Depuis l'essor d'Internet et des réseaux sociaux, la société s'est familiarisée avec la notion de « viralité », c'est-à-dire la diffusion rapide d'idées et d'informations (ou désinformation). La pandémie de COVID-19, relativement récente, a également rappelé à la société moderne la rapidité de propagation des virus et leur impact sur la société.
Il s'avère que l'idée d'une information se propageant comme un virus n'est pas qu'une métaphore pertinente: la viralité de l'information peut également être modélisée scientifiquement de la même manière qu'un virus réel.
La propagation de la Grande Peur dépendait des conditions démographiques et socio-économiques. Crédit : Nature (2025). DOI : 10.1038/s41586-025-09392-2
L'une des « épidémies virales » de désinformation les plus connues de l'histoire est la « Grande Peur de 1789 ». En l'espace de quelques semaines seulement, entre le 20 juillet et le 6 août 1789, des rumeurs selon lesquelles l'aristocratie prévoyait d'affamer les paysans se sont répandues dans toute la France, provoquant panique, troubles et émeutes.
Bien que cette conspiration ne soit pas fondée, cette période fut marquée par des troubles entre la paysannerie et l'aristocratie, et l'événement joua un rôle clé dans la Révolution française, conduisant finalement à l'effondrement du féodalisme.
La rapidité avec laquelle la Grande Peur s'est propagée a suscité de nombreux débats et une grande confusion. Cependant, dans une nouvelle étude publiée dans Nature, une équipe de chercheurs a adopté une approche différente pour percer ce mystère en modélisant la propagation des rumeurs circulant pendant la Grande Peur de 1789, selon la même approche épidémiologique que celle utilisée pour étudier la transmission des virus.
L'équipe a cartographié et numérisé la propagation des rumeurs à l'aide de documents historiques détaillés de Georges Lefebvre, qui a archivé les lieux et les périodes où des sources historiques confirment la propagation des rumeurs.
L'équipe a ensuite utilisé des modèles épidémiologiques pour analyser la propagation et calculer des paramètres clés tels que le taux de reproduction de base, défini comme le nombre attendu de cas propagés par une personne dans une population où tous les individus sont susceptibles d'être infectés.
L'étude a révélé que la propagation de la Grande Peur suivait de près les schémas des maladies infectieuses. Les chercheurs ont calculé que les rumeurs se sont propagées avec un taux de reproduction de base de 1,5, ont atteint un pic le 30 juillet, puis ont rapidement décliné.
Ils ont également identifié une série de « facteurs de risque » associés aux zones de plus forte transmission, notamment les villes plus peuplées, plus instruites et plus riches, où la propriété foncière était plus concentrée et les prix du blé plus élevés. La transmission se produisait souvent le long des routes principales et des voies postales, ainsi que par « vagues de contagion distinctes ».
Les auteurs de l'étude soulignent la similitude de propagation entre les rumeurs et la maladie dans les zones très peuplées, affirmant : « Il s'agit d'une caractéristique générale des maladies infectieuses, où les centres bien connectés et fortement peuplés sont susceptibles de devenir des pôles de transmission. »
S'agissant du débat sur la charge émotionnelle ou la motivation politique de cet événement, les auteurs de l'étude notent : « Cette image concorde avec l'interprétation de la Grande Peur comme un événement politique, ancré dans un comportement rationnel et répondant au contexte juridique féodal local, et contraste avec l'idée d'une explosion émotionnelle.»
Bien qu'il soit probable que la cartographie de la transmission utilisée dans l'étude soit incomplète en raison de l'absence de documents historiques, cette étude contribue à fournir un cadre permettant de comprendre comment les rumeurs et la désinformation peuvent être à l'origine de changements sociaux et politiques.
Cette approche pourrait être appliquée à d'autres événements historiques ou modernes liés aux rumeurs et aux insurrections, éventuellement avec quelques modifications pour mieux s'adapter aux moyens de transmission numériques utilisés aujourd'hui.
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